La Belle et la Bête

 

 

Il était une fois un riche marchand qui avait trois filles. Elles étaient toutes très belles, mais c'est surtout la plus jeune qu'on admirait parce qu'elle avait, en plus de sa beauté, un charme et une qualité de cœur exceptionnels. Depuis qu'elle était petite, on l'appelait « Belle Enfant », et le prénom de « Belle » lui resta. Ses sœurs étaient orgueilleuses ; elles ne voulaient fréquenter que les personnes les plus riches et déclaraient qu'elles n'épouseraient qu'un duc ou un comte. Elles allaient tous les soirs au bal et se moquaient de leur jeune sœur qui préférait, plutôt que de les accompagner, lire ou jouer du clavecin.

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Un jour, le marchand perdit brutalement sa fortune. Il expliqua tristement à ses filles qu'il leur fallait partir à la campagne, car seul le métier de paysan leur permettrait de vivre.

 

La Belle s'habituait à sa nouvelle vie ; elle se levait très tôt et travaillait beaucoup à la ferme. Elle n'avait pas perdu sa bonne humeur ni son goût pour les livres, le clavecin et le chant. Quant à ses sœurs, elles se levaient tard, ne faisaient rien, sinon se lamenter à longueur de journée, en regrettant le luxe du passé. Elles s'ennuyaient à mourir et passaient leur mauvaise humeur sur leur cadette.

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Plus tard, le père dut partir pour affaires. Sur le chemin du retour, à la nuit tombée, il se perdit dans la forêt ; il vit une lumière au loin, il s'en approcha : c'était un château tout illuminé. Son cheval alla directement dans l'écurie où du foin l'attendait. Le marchand entra dans le château ; il ne vit personne. Une table était somptueusement servie, mais un seul couvert était mis. Il appela plusieurs fois, attendit plus d'une heure, mais, comme personne ne venait et qu'il mourait de faim, il dîna. Il traversa des salles merveilleusement meublées, seuls ses propres pas résonnaient dans le mystérieux silence de ce palais immense. Il finit par entrer dans une chambre ; comme il était minuit passé et qu'il se sentait épuisé, il s'allongea sur un lit et s'endormit.

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Le lendemain matin, il retourna dans la salle à manger, un petit déjeuner était servi : il le prit, pensant que toutes ces étranges bontés étaient l'œuvre d'une fée. En sortant du château, il passa devant un superbe buisson de roses pâles et se souvint que Belle les adorait. Il en cueillit toute une branche mais aussitôt un grand bruit, derrière lui, le fit sursauter. Le marchand vit s'approcher une bête horrible qui lui dit :
- Je vous ai bien reçu, il me semble, et pour me remercier, vous me volez mes roses pâles, mes préférées. Quelle faute ! Il vous faut mourir pour la réparer ! Le pauvre homme se jeta à ses genoux :
- Monseigneur, je ne pensais pas vous offenser, ces roses étaient pour une de mes filles qui les aime tant.

 

Le monstre s'approcha. Sa laideur fit frissonner le marchand.
- Appelez-moi « la Bête », et non « Monseigneur » ; je n'aime pas les flatteries, mais j'aime que l'on dise ce que l'on pense. Puisque vous avez des filles, poursuivit la Bête, je veux bien vous laisser partir, mais à une condition : que vous me rameniez l'une d'elles pour mourir à votre place.

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De retour chez lui, le père raconta à ses filles ce qui était arrivé :
- Si, en sortant, je n'avais pas cueilli ces roses pâles, peut-être le monstre ne se serait-il jamais montré, dit-il désespéré. Les deux sœurs insultèrent la Belle, l'accusant d'être la seule responsable de ce malheur. Mais la petite dit simplement:
- Puisque le monstre accepte une de ses filles, c'est moi qui irai et mourrai à la place de notre cher père.
Le père, ému par sa bonté, refusa bien sûr. La Belle le supplia, affirmant qu'elle préférait être dévorée par la Bête plutôt que de le perdre.

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Le père eut beau dire, la Belle voulut partir ; quand il dut l'accompagner jusqu'au palais du monstre, il crut mourir de chagrin.

 

La Belle et son père entrèrent dans le château illuminé. Un repas somptueux était servi dans la salle à manger et, cette fois, deux couverts étaient mis. Quand le Bête apparut, le marchand sursauta, la Belle frémit.

 

- Vous êtes bonne d'être venue, la Belle, dit le monstre. Quant à vous, Monsieur, partez demain matin et ne revenez jamais. Bonne nuit, la Belle.
- Bonne nuit, la Bête, répondit en tremblant la Belle. Et le monstre disparut.

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Au matin, le père, en étouffant un sanglot, dit adieu à son enfant. Lorsqu'elle fut seule, la Belle se laissa d'abord aller à son désespoir. Puis elle erra dans le palais au hasard. Elle était certaine d'être dévorée par la Bête le soir même ; cependant, elle ne pouvait s'empêcher d'admirer la beauté des lieux.

 

Elle fut étonnée de découvrir une porte sur laquelle il était écrit : « Appartement de la Belle. »
Elle l'ouvrit et fut émerveillée de ce qu'elle y trouva.
- Si je n'avais qu'un jour à vivre, pensa-t-elle, on n'aurait pas prévu une chambre aussi luxueuse, avec tout ce que j'aime : un clavecin, des livres et des bouquets de roses pâles... mes préférées.

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La Belle trouva une lettre où était écrit :
- Souhaitez, commandez, vous êtes ici la reine et la maîtresse.
- Hélas, dit la Belle en soupirant, j'aimerais tant voir mon père et savoir comment il se porte à présent.
Sa surprise fut immense quand, dans le miroir, elle vit sa maison, son père triste et accablé, et ses sœurs qui cachaient mal leur joie d'être enfin débarrassées d'elle.

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Le soir vint ; un dîner somptueux était servi pour la Belle. Et, dès qu'elle se mit à table, la Bête apparut.
- Puis-je vous regarder souper ? demanda le monstre.
- Vous êtes le maître, dit la Belle en frissonnant de peur.
- Non, c'est vous qui êtes la maîtresse, je ferai comme vous le souhaiterez. Si je vous ennuie, dites-le moi, je sortirai.
Puis, après un temps, la Bête ajouta :
- Vous me trouvez laid, n'est-ce pas ?
- Oui, répondit la Belle, je ne sais mentir. Mais je vous crois bon.
La Belle avait presque moins peur ; mais, lorsque la Bête lui dit :
- La Belle, voulez-vous être ma femme ? elle faillit s'évanouir.
La Belle fut un moment sans répondre.

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Tout en craignant la colère du monstre, elle réussit à dire dans un
souffle :
- Non, la Bête, non !
Le soupir que poussa alors la Bête retentit dans tout le palais.
- Bonne nuit, la Belle ! dit-il enfin avant de la quitter.

 

La Belle passa trois mois chez le monstre. Chaque soir, il lui offrait des roses pâles et parlait avec elle en la regardant souper. Et, chaque soir, la Belle lui découvrait de nouvelles bontés. La jeune fille s'habituait à la laideur de la Bête ; il n'y avait qu'une chose qui la chagrinait, c'est que toujours, avant de partir, la Bête lui demandait si elle voulait l'épouser.

 

Un soir, la Belle répondit :
- Je ne pourrai jamais, mais je serai toujours votre amie.

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Un jour, la Belle vit dans le miroir que son père était tombé malade de tristesse. Alors, le soir, elle dit en pleurant à la Bête :
- Laissez-moi revoir mon pauvre père ou j'en mourrai. Je vous promets que je reviendrai au bout d'une semaine.
- Si vous ne revenez pas, c'est moi qui en mourrai, dit la Bête. Vous serez demain chez vous puisque vous le souhaitez. Prenez cette bague ; quand vous voudrez revenir, vous n'aurez qu'à, en vous couchant, la poser sur une table. Bonne nuit, la Belle.

 

Lorsqu'elle se réveilla, la Belle était dans la maison de son père. Ils s'embrassèrent longtemps et avec beaucoup d'émotion.

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Ses sœurs avaient fini par se faire épouser par des maris qui ne les rendaient pas heureuses. Lorsqu'elles vinrent lui rendre visite, elles durent se retenir de crier de jalousie quand la Belle leur raconta avec plein de détails toutes les bontés de la Bête.
Elle leur dit aussi qu'elle lui avait promis de ne rester qu'une semaine. Les méchantes sœurs allèrent comploter dans le jardin :
- Retenons-la ici plus longtemps, dit l'une.
- La Bête sera ivre de colère et la dévorera, dit l'autre.

 

Elles firent mine d'être si tristes le jour où la Belle voulut partir que la gentille cadette accepta de rester encore un peu.

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Lors de la dixième nuit passée chez son père, la Belle fit un cauchemar affreux : elle était dans le parc du château et la Bête était couchée sur l'herbe, très faible et presque morte. La Belle s'éveilla en sanglots. Elle se reprocha de ne pas avoir tenu sa promesse et se rendit compte qu'elle ressentait une si profonde amitié pour ce monstre qu'elle ne pourrait supporter davantage de le savoir malheureux. Alors, elle posa sa bague sur la table et se rendormit.

 

Le lendemain, la Belle se réveilla au château. En attendant avec une folle impatience neuf heures, l'heure à laquelle la Bête avait l'habitude d'apparaître pour le dîner, elle s'habilla, se coiffa magnifiquement. Mais, ce soir-là, la Bête ne vint pas. La Belle attendit un long moment, puis affolée et désespérée, elle courut en appelant la Bête dans tout le palais.

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Elle se souvint soudain de son rêve et se précipita dans le parc. La Belle découvrit derrière un buisson la Bête évanouie, à demi morte de chagrin.

 

Elle la prit dans ses bras et lui dit en l'inondant de larmes et en l'embrassant encore et encore :
- Ne mourez pas, ma chère Bête, ne mourez pas. Je croyais n'avoir que de l'amitié pour vous, mais je sais maintenant que je ne pourrai vivre sans vous. Ne mourez pas, je vous aime et je veux vous épouser.

 

À peine la belle eut-elle prononcé ces mots que le château se mit à briller de mille lumières et que la Bête disparut.

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À sa place, un prince au visage beau comme l'amour apparut.
- Mais où est la Bête ? demanda la Belle.
- C'était moi, dit le prince. Une méchante fée m'avait condamné à vivre sous cette apparence jusqu'à ce qu'une belle jeune fille accepte de m'épouser. Vous seule pouviez me sauver grâce à votre exceptionnelle bonté. Vous seule, ma bien-aimée, vous seule !

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La Belle et le prince rentrèrent au château, où une autre surprise attendait la jeune fille. Son père et ses sœurs étaient là...
Mais il y avait aussi une fée, une fée qui, en souriant, lui dit :
- La Belle, venez recevoir la récompense de votre bonté : vous allez devenir une grande reine. Quant à vous, dit la fée en se tournant vers les deux méchantes sœurs, vous serez des statues à l'entrée du château et contemplerez le bonheur de la Belle jusqu'à ce que votre cœur devienne aussi bon que le sien.
À peine eut-elle fini ces mots que les deux sœurs furent changées en statues, aussitôt. La Belle et le prince se marièrent le jour même.

 

Ils vécurent heureux dans leur royaume pendant de très, très longues années. Le jardin de leur vie fut couvert bien sûr de roses pâles et délicieusement parfumées.

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Fin