Le Bal des Elfes

 

 

Vous y croyez, vous, aux elfes, aux fées, aux lutins et à leurs pouvoirs magiques ? Oui ? Ah ! Alors je vais vous raconter une histoire qui va vous plaire. Quant à ceux qui n'y croient pas, écoutez... et vous verrez... vous serez étonnés.
Il y a bien longtemps dans un village, vivaient deux bossus très différents. Et « différents », c'est le moins que l'on puisse dire. L'un était violoniste, généreux et plein d'imagination. Les jours de fête, il n'y en avait pas deux comme lui pour faire danser avec son violon les villageois. On l'appelait Cœur Joyeux.

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L'autre bossu était cordonnier, et il avait un tout autre caractère. Jamais il ne riait, jamais il ne chantait, jamais il ne dansait. Il passait son temps à rouspéter et à se plaindre. Celui-là les habitants du village l'avaient surnommé Rabat Joie !
Le violoniste adorait raconter des histoires de fées et de lutins. Il décrivait si bien l'univers magique du petit peuple de la forêt que tous, petits et grands, finissaient par y croire. Tous sauf... Rabat Joie, évidemment :
- Que ces elfes et ces farfadets, s'ils existent, viennent donc me donner un coup de main dans mon atelier ! Tout ça ce sont des contes à dormir debout, des histoires pour les fainéants, et les bons à rien, comme ce musicien qui passe son temps à s'amuser, à rire et à danser.
Et justement, un soir, Cœur Joyeux revenait d'une noce où il avait joué du violon toute la journée pour les jeunes mariés et leurs invités. Quel beau mariage ! Tout le monde s'était vraiment bien amusé !
Mais à dire vrai, pour une fois, Cœur Joyeux était un peu moins gai que d'habitude...

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Il y avait à la fête une jeune fille qu'il connaissait bien : Jeanne… et depuis qu'ils sont tout petits, il en est amoureux, mais il n'a jamais osé lui en parler évidemment :
- Elle est tellement jolie. Pourquoi voudrait-elle d'un pauvre bossu comme moi ?
Ce soir-là en traversant la forêt pour rentrer chez lui, il était donc plongé dans ses pensées mélancoliques, lorsqu'il est surpris par la tombée de la nuit. Comme il se sent très fatigué, il décide de dormir là, sur la mousse, au milieu des arbres. Minuit sonne au clocher du village. Un nuage glisse dans le ciel, laissant apparaître la lune, ronde, pleine et blanche. Elle brille si fort que le violoniste a bien du mal à s'endormir. Bientôt, il croit entendre d'étranges petits tintements : on dirait... on dirait comme de minuscules objets en cristal qui sonnent en cadence.
Oubliant sa fatigue, Cœur Joyeux se lève, se laisse guider par la petite musique, et parvient à une clairière cachée par des buissons.

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Il écarte délicatement les branches et derrière les étincelantes gouttes de rosée suspendues aux toiles d'araignées, il voit sous les rayons bleutés de la lune, le plus incroyable et le plus ravissant des spectacles : ohhh toute une procession du mystérieux petit peuple de la forêt !
En tête viennent les fées avec leurs ailes de libellules, leurs robes de pétales de fleurs et de tulle... Puis les farfadets, vêtus de feuilles d'automne toutes dorées. Derrière eux, les gnomes marchent fièrement sous leurs drôles de chapeaux pointus. Puis toute une troupe de lutins, des hommes et des femmes minuscules, pas plus grands que la main, gambadent, sautent et dansent joyeusement.

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Ces petits êtres arrivent bientôt au centre de la clairière et là, ils sont accueillis par les elfes, vous savez, les génies de l'air, dont les petits pieds ne touchent presque jamais terre.
Les uns frappent sur un minuscule tambourin, les autres jouent de la flûte, de la guitare, de la harpe !
Le bossu reste bien caché, il est ébloui :
- Oh ! Le petit peuple de la forêt existe donc réellement. Oh ben j'avais raison d'y croire... Et puis... et puis quels musiciens extraordinaires !
Le bal des elfes bat son plein. Soudain, sur un escargot à coquille de nacre un lutin à longue barbe blanche pénètre dans la clairière. Il porte de somptueux habits de velours rouge finement brodés de diamants, et ses yeux pétillent de malice et de sagesse. Sans cesser de jouer et de chanter, chacun lui fait une gracieuse révérence.
- Ce doit être un personnage important, peut-être le roi des lutins, pense Cœur Joyeux.

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Le lutin lève alors la main et dit avec un large sourire :
- Mes amis, ce soir, je crois que nous avons un invité !
- Zut, je suis repéré, sursaute Cœur Joyeux.
Il voudrait disparaître dans un trou de souris tellement il se sent gêné d'avoir regardé la fête sans y être invité ! Mais le roi des lutins lui sourit :
- Approche, approche, l'ami ! Entre dans le cercle magique et danse avec nous !
Le petit monde des elfes s'écarte, laissant passer le bossu. Et voilà que les pieds de Cœur Joyeux, emportés par l'étrange musique, se mettent à danser tout seuls ! Les gnomes se livrent alors à une sarabande tellement folle que le violoniste n'y tient plus : il sort son violon et se met à jouer, jouer, jouer, enchaînant valses, gigues, polkas à une telle allure que son archet semble sautiller tout seul sur les cordes. Jamais il ne s'est senti aussi gai !

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Mais déjà les premières lueurs de l'aube caressent les cimes des grands arbres. Le roi des lutins se tourne vers lui :
- Mon cher ami, la nuit s'achève. Avant le lever du soleil, il nous faut au plus vite regagner nos cachettes. Mais je tiens à te remercier : tu nous as tellement bien divertis ! Veux-tu des diamants en récompense ?
- Des diamants ? Oh non, non, non... C'est gentil, mais mon violon me rend bien plus heureux que tous les diamants du monde. Cependant si... si j'avais un seul désir... si j'osais... ce... ce serait peut-être... d'être débarrassé de ma bosse.
- Qu'à cela ne tienne ! répond le roi des lutins.
Et là, croyez-moi ou pas, à l'instant même, voilà que la bosse de Cœur Joyeux se détache, tombe, va rouler sous un buisson ! C'est alors que le chant du coq retentit, et dans un nuage de brume. Le petit peuple de la forêt disparaît.

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Imaginez Cœur Joyeux rentrant au village. Il ne marche pas : il vole ! Et quel événement dans les ruelles ! Tout le monde se précipite pour caresser son dos et lui poser mille questions. Mais lui, pour ne pas que ses petits amis de la forêt soient dérangés, il se garde bien de raconter comment ce miracle est arrivé.
Même devant le joli sourire de Jeanne, il ne dit rien. En revanche, en passant devant la boutique du cordonnier, notre Cœur Joyeux se demande s'il a le droit de garder son secret. C'est vrai : si ce pauvre Rabat Joie était débarrassé de sa bosse, il serait sûrement moins grognon, plus aimable, plus heureux quoi !

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C'est décidé, le soir venu, le violoniste va frapper chez le cordonnier afin de tout lui raconter.
Mais évidemment, l'autre, toujours aussi ronchon et borné, ne le croit pas :
- Quoi ? Mais qu'est-ce que tu me racontes là, Tu te paies ma tête ! Des fées ? Des farfadets ? Foutaises que tout cela !
-Je te promets que je ne te mens pas. Ils m'ont même proposé des diamants. Mais moi j'ai préféré qu'ils fassent disparaître ma bosse évidemment. Viens avec moi si tu ne me crois pas !
Rabat Joie n'a rien à perdre, après tout. Il suit Cœur Joyeux qui l'emmène dans la forêt, jusqu'en bordure de la clairière
- Alors ? Je ne vois rien ! J'en étais sûr ! Tu m'as raconté des fadaises, hein ?
- Chut ! Attends, voyons, ne sois pas si impatient. Écoute bien... Voilà... maintenant tu entends ce joli son, comme du cristal ?
- Du cristal, du cristal ? Je n'entends rien !
- Mais si... Ecoute bien, c'est une musique extrêmement... délicate !

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Soudain, un rayon de lune illumine la clairière et comme la veille, la procession magique commence. Rabat Joie en reste sans voix. Puis, reprenant brusquement ses esprits, il s'élance au milieu de la clairière, sans même y avoir été invité.
Pris de panique, fées, lutins, elfes, gnomes et farfadets courent se cacher sous les feuilles.
- Eh ! Mes petits ! Mais n'ayez pas peur, dit le cordonnier en s'efforçant d'être agréable.
Seulement son sourire maladroit ressemble à une affreuse grimace.
- Moi aussi, je sais chanter et danser ! Regardez !
Et le voilà qui se met à se tortiller dans tous les sens en beuglant comme un âne. C'est vraiment le spectacle le plus ridicule que l'on puisse imaginer ! Les petites créatures mystérieuses de la forêt en sont consternées.

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Enfin, le roi des lutins intervient :
- Arrête, arrête bossu, je t'en prie, arrête, arrête, dis-moi plutôt ce que tu veux.
- Je veux ce que l'autre bossu a eu, la nuit dernière pardi !
- C'est-à-dire ?
- Hé bien... mais... me débarrasser de ma bosse, pardi !
Le roi des lutins regarde fixement Rabat Joie et hop, la bosse du cordonnier tombe et va rouler sous un buisson.
- Ah ! Voilà qui est mieux ! s'écrie Rabat Joie en se redressant et en s'étirant. Bon, maintenant, je veux ce que l'autre bossu la nuit dernière n'a pas voulu.
- Mais... quoi donc ? demande le roi des lutins.
- Ben eh... les diamants, pardi !
Le roi des lutins regarde Rabat Joie avec un sourire à la fois agacé et amusé. Puis il lui montre du doigt un gros tas de charbon à l'autre bout de la clairière :
- Sers-toi !
- Tu te moques de moi, lutin ! Des diamants, je te dis ! Ce sont des diamants que je veux !
- Fais-moi confiance, prends ce que je te donne et va-t-en, réplique calmement le roi des lutins.

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Ne sachant pas trop quel profit il pourra en tirer, le cordonnier prend quand même trois morceaux de charbon et les glisse dans les poches de son pantalon.
- Et toi, mon ami, là-bas, lance le roi des lutins à Cœur Joyeux, ne reste pas caché dans les buissons. Je t'offre à toi aussi ces diamants. Ne les refuse pas cette fois : tu me fâcherais !
Cœur Joyeux s'avance timidement et prend lui aussi trois gros morceaux de charbon. Le lendemain, au village, Cœur Joyeux et Rabat Joie se réveillent chacun dans leur maison. Ils enfilent chacun leur pantalon et là... quelle surprise ! Au fond de leurs poches, ce ne sont plus trois morceaux de charbon qu'ils trouvent, mais trois... diamants, des diamants énormes et étincelants !

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Cœur Joyeux se précipite chez Rabat Joie :
- Alors toi aussi, te voilà riche ! Comme nous allons être heureux, plus de bosse et une fortune !
- Fortune, fortune... Quand je pense à ce gros tas de charbon, là-bas, dans la clairière. Quel idiot j'ai été de n'en prendre que trois morceaux ! Retournons-y ce soir, avec des sacs !
-Ah non, non, non, non, répond Cœur Joyeux. Moi, j'ai tout ce que je désire, et même plus ! Je vais demander à Jeanne si elle veut bien m'épouser et nous serons parfaitement heureux comme ça. Quant à toi, fais comme bon te semble !

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Le soir venu, Rabat Joie retourne à la clairière avec deux énormes sacs.
- Encore toi ! s'écrie le roi des lutins en le voyant arriver. Que veux-tu cette fois ?
- Je viens juste reprendre un peu de votre charbon, là-bas.
- Ah non ! Non, non, non, non, non ! Une seule fois, c'est la règle !
Mais Rabat Joie ne l'écoute pas. A genoux devant le tas de charbon, il remplit ses sacs à grosses brassées. Et il en met, il en met, il en met I
- Tu ne devrais pas faire cela.
Mais Rabat Joie a déjà chargé les sacs sur son dos et il quitte la clairière, sans même remercier.

 

Le lendemain matin, il saute de son lit et se précipite sur ses deux sacs. Et que trouve-t-il à l'intérieur ? Du charbon. De simples morceaux de charbon tout noirs !

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Heureusement, il lui reste les trois diamants du premier soir. Vite, il court ouvrir l'armoire dans laquelle il les avait cachés... Quelle horreur ! Les trois diamants sont redevenus du charbon ! Rabat Joie referme l'armoire et se retrouve soudain face au miroir... Le cauchemar n'est pas terminé... Sa bosse ! Sa bosse est revenue ! Fou de rage, il décide de retourner le soir même dans la clairière. Dès que minuit a sonné, il se précipite au milieu de la ronde en hurlant :
- Vous m'avez trompé ! Rendez-moi mes diamants et reprenez ma
bosse ! Ce qui est donné est donné. On n'a pas le droit de le reprendre !

- Bossu, je t'avais prévenu. Tu n'as que ce que tu mérites. Tu n'es jamais satisfait et en plus, en plus, tu viens nous faire des reproches ? Tiens, voilà pour toi !
Et savez-vous ce qui arriva ? La bosse de Cœur Joyeux, qui était restée sous le buisson, roula jusqu'aux pieds de Rabat Joie et grimpa, grimpa le long de ses jambes, pour venir se loger... sur son ventre !

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Le cordonnier, la tête basse et en traînant les pieds, rentra dans son atelier et redevint comme avant, grincheux et bossu, avec un gros ventre en plus. Cœur Joyeux, lui, épousa la jolie Jeanne et tous deux ne manquèrent jamais de rien.
C'est ainsi qu'au village, de deux bossus, il n'en resta plus qu'un. Mais celui-là, bossu devant, bossu derrière, comptait pour deux !

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Fin